Hassan Zerari : M. Sylla, avant d’entrer dans le vif du sujet, un mot sur vous. On vous présente aujourd’hui comme un ami du Maroc. D’où vient cet attachement, et qu’apporte votre parcours en France à votre regard sur le Royaume ?
Mohamed Sylla : C’est venu progressivement, par les convictions plus que par un calcul. Je siège en France dans une juridiction paritaire et j’ai accompagné la gouvernance de plusieurs grandes entreprises. Ce que j’en retiens, c’est que le dialogue social pèse directement sur la performance économique, ce n’est pas un supplément d’âme. Le Maroc le démontre à sa façon sur le continent africain, et c’est cette proximité de vues qui a fait de moi, avec le temps, quelqu’un d’attaché à ce pays et à sa trajectoire.
Hassan Zerari : Votre tribune sur le modèle social et l’emploi a fait pas mal de bruit, bien au-delà de la Guinée. Qu’est-ce qui, dans la trajectoire du Maroc, vous semble si singulier ?
Mohamed Sylla : Le Maroc montre qu’on ne construit pas la compétitivité d’un pays sur la précarité de sa main-d’œuvre. C’est même l’inverse : la généralisation de la protection sociale, couplée à une politique industrielle ambitieuse, a été un choix assumé. Mon parcours de juriste, au sein d’une juridiction paritaire en France, m’a mis très tôt au contact des partenaires sociaux et des directions d’entreprise, et j’y ai appris la même chose : pas d’économie forte sans paix sociale, pas de paix sociale sans justice paritaire. La vision du Roi Mohammed VI pour l’Afrique procède de cette même logique. Le Maroc avance sur le continent parce qu’il ne fait pas de la diplomatie de façade, mais une diplomatie de l’action, du co-développement et de la confiance.
Hassan Zerari : Vous parlez souvent de cette vision du Roi Mohammed VI pour l’Afrique. Concrètement, comment se traduit la coopération Sud-Sud que porte le Royaume ?
Mohamed Sylla : Par un passage de l’assistanat au partenariat. Regardez les investissements marocains dans la finance, les télécoms, l’agriculture ou les infrastructures en Afrique de l’Ouest : il ne s’agit pas d’opérations financières ponctuelles, mais de transferts de compétences et de technologies qui restent sur place. La Guinée, comme d’autres pays de la sous-région, a un potentiel considérable avec sa jeunesse et ses ressources naturelles. La coopération Sud-Sud portée par le Roi Mohammed VI donne un cap : construire des chaînes de valeur locales, transformer sur place plutôt qu’exporter des matières premières brutes, former la jeunesse aux métiers d’avenir ( agrobusiness, numérique) et structurer des cadres juridiques qui font que la croissance profite aux foyers, pas seulement à une minorité.
Hassan Zerari : Vous avez des exemples concrets, des chiffres ?
Mohamed Sylla : Le Royaume est aujourd’hui le premier investisseur africain en Afrique de l’Ouest et le deuxième sur l’ensemble du continent. Ce n’est pas le fruit du hasard, mais d’une stratégie de long terme qui se joue secteur par secteur. Dans la finance, Attijariwafa Bank ou Bank of Africa sont présentes dans une trentaine de pays africains, où elles financent des PME et font progresser la bancarisation. Dans les télécoms, Maroc Telecom s’est imposé dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne et de l’UEMOA, notamment pour la connectivité des zones rurales. Le groupe OCP, avec son plan stratégique 2023-2030 de plus de 130 milliards de dirhams, construit des usines et des unités de production d’engrais adaptées aux sols africains, au Nigeria comme en Éthiopie, pour renforcer la souveraineté alimentaire du continent plutôt que sa dépendance aux importations. À cela s’ajoutent des ports, des corridors logistiques et des projets solaires et gaziers qui relient l’Afrique de l’Ouest à ses propres marchés. Ce sont des emplois et des compétences qui restent sur le continent, pas seulement des lignes dans des rapports annuels.
Hassan Zerari : En tant que spécialiste du droit social, vous insistez sur la rigueur juridique. Comment éviter que le boom économique laisse les travailleurs de côté ?
Mohamed Sylla : Par le pragmatisme et l’application ferme des règles. Un pays ne doit jamais miser sur le dumping social pour attirer les investisseurs. Quand j’évoque la nécessité de structurer l’emploi des jeunes, via des dispositifs comme le contrat Première Chance ou le renforcement des inspections du travail dans les mines et sur les chantiers, je défends une tolérance zéro sur la sécurité des travailleurs. Un investisseur sérieux ne cherche pas un pays sans règles, il cherche un pays où les règles sont claires, stables etrespectées. Moderniser les codes du travail, encadrer l’intérim, élargir la couverture maladie aux acteurs de l’informel et aux agriculteurs, ce n’est pas de l’angélisme, c’est ce qui sécurise l’investissement dans la durée. La stabilité juridique reste le meilleur aimant à capitaux étrangers.

Hassan Zerari : Pour finir, quel lien faites-vous entre l’essor économique du continent, illustré par les grands événements sportifs qu’il s’apprête à accueillir, et cette dynamique de développement humain ?
Mohamed Sylla : Le sport est un accélérateur de modernité, et le rayonnement du Maroc sur la scène sportive internationale en est la vitrine. On peut même dire que le Maroc est devenu la première puissance sportive du continent en football, et ce n’est pas qu’une image : le pays vient d’accueillir la CAN 2025 dans neuf stades répartis sur tout le territoire, il co-organisera la Coupe du monde 2030 avec l’Espagne et le Portugal, et il a déjà reçu le CHAN 2018, la CAN féminine 2022 et la Coupe du monde des clubs 2023. Le Grand Stade Moulay Abdellah à Rabat, tout juste rénové, tient près de 69 000 places, et un stade de plus de 100 000 places est en projet à Casablanca. Ce n’est pas seulement une affaire de béton : la Botola, le championnat national, s’est professionnalisée, les clubs sont mieux structurés, et cette politique de fond, pilotée depuis des années sous l’impulsion du Roi Mohammed VI, explique que le Maroc gagne au quotidien, avec une intensité constante, presque un marathon mené à l’allure d’un sprint. C’est exactement ce qu’exige une vision progressiste de l’Afrique. Mais le sport reste d’abord un miroir des valeurs humaines : l’effort, le mérite, la cohésion, l’inclusion. Investir dans les infrastructures sportives ou dans la jeunesse à l’échelle d’un continent, c’est aussi structurer des filières économiques, créer des emplois indirects, nourrir une fierté collective. C’est le même principe qui doit guider l’Afrique : donner sa chance à chaque talent, structurer le mérite, bâtir des institutions solides. L’Afrique ne tend plus la main, elle prend son destin en main. Et le travail, comme le sport, doit rester un espace de reconnaissance et de dignité pour chaque citoyen. Propos recueillis par
?Hassan Zerari. À propos de l’auteur Juriste de formation,
Mohamed Sylla a fait du droit social sa spécialité et du dialogue social son terrain de jeu. Il mène son parcours au cœur des instances stratégiques de grandes entreprises et siège aujourd’hui dans une juridiction paritaire en France, une expérience qui forge sa conviction : on ne bâtit rien de durable sans équilibre entre performance économique et protection des travailleurs. C’est cette conviction qu’il porte aujourd’hui vers l’Afrique de l’Ouest, dont il suit de près les dynamiques économiques et les politiques de l’emploi. Dans ses analyses, il défend une modernisation des marchés du travail africains qui concilie compétitivité des entreprises et protection sociale des travailleurs , une voix guinéenne devenue, au fil de ses prises de position, un ami reconnu du Maro














